15 mars 2018

Renaissance


  Les elfes n'ont jamais traité les autres espèces que par le mépris. Après tout, ne sont-ils pas l'espèce supérieure, l'espèce dominante ?
  J'ai longtemps pensé comme eux. J'ai moi-même longtemps été elfe avant de changer. Combien de temps reste-on ce qu'on est ? Difficile à dire, sans doute aussi longtemps qu'on y croit.
  Tout le monde sait qu'une fée peut se changer en diablotin d'un instant à l'autre. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les autres espèces ? Pourquoi un elfe ne pourrait-il pas devenir un ogre ou un gnome devenir un gobelin ?
  J'ai longtemps cru que tout n'était qu'apparence, illusion. La forme devait modeler le contenu. Je ne savais pas alors que le contenu modèle aussi la forme.
  Adolescent, je m'amusais à singer les manières des gnomes et à prendre leur apparence. Mes camarades riaient toujours de ces grotesques caricatures. Quand les gnomes s'adressent aux elfes, ils le font toujours avec une politesse affectée, presque servile. Nous aimions bien nous en moquer. C'était des "Tout de suite, mon bon seigneur" ou des "Vous avez mille fois raison."
  Devant mes camarades, l'illusion était parfaite, criante de vérité, mais jamais un gnome ne s'y laissait prendre. Cela avait le don de m'agacer. Une espèce aussi insignifiante pouvait déjouer aussi facilement les illusions qui trompaient mes camarades. Impensable !
  J'avais dû trop forcer le trait. Je devais observer mon modèle plus attentivement. Dans l'ombre, je commençais à épier les gnomes. Leurs manières étaient différentes quand ils étaient entre eux. Cette politesse affichée s'effaçait sous un caractère plus entier. Se pouvait-il qu'ils se moquent de nous comme nous nous moquions d'eux ? J'en doutais.
  Avec le temps, je compris que nous n'étions pour eux que de belles créatures. Ils nous parlaient un peu comme les enfants parlent à leurs jouets. Ils faisaient tout pour que nous ayons les plus beaux habits, les plus belles maisons et les plus beaux équipages, mais nous n'étions pour eux que de jolies poupées.
  Je pris alors l'habitude de me mettre à leur taille et à adopter leur point de vue terre-à-terre. Mes illusions commencèrent à prendre plus de consistance et je m'en amusais. Elles étaient si belles, si vivantes. Le gnome que je devenais était saisissant et mes camarades prirent peur. Lentement, ils trouvèrent des raisons de s'éloigner de moi. Cela m'importait peu. Je m'en rendis à peine compte, dévoué à ma passion nouvelle.
  Le temps ne me parut pas long, j'étais auprès des gnomes comme l'un d'eux, mieux que l'un d'eux même. J'avais appris à les écouter, et je sus bientôt leur parler.
  Je devais pourtant à nouveau changer de condition. Enlevé par un ogre, je fus contraint de travailler pour lui. Le travail était répétitif et sans imagination, mais je m'adaptais. Nous étions plusieurs et, comme les autres, j'étais devenu une loque à refaire sans arrêt les mêmes sorts. Une loque, plus habile que les autres peut-être, et qu'un sorcier corrompu excita contre son maître. Je triomphais de l'ogre qui m'avait enfermé et, dans son sang, j'apaisais ma soif de vengeance. Assez pour fuir les traques, assez pour passer du rôle de la proie à celui du chasseur. Je grandis avec le temps et mes cornes poussèrent, sauvages.
  Le gnome que j'étais s'était lentement fait ogre. La folie m'avait saisi et je demeurais seul. Une vieille sorcière finit par m'apprivoiser. Elle avait perdu l'usage de la parole et semblait aussi douce que j'étais brutal. Je la maudis d'abord et puis je finis par m'habituer à sa présence. Elle était ma seule compagnie, pâle et silencieuse comme la mort. Je lui parlais comme à moi-même. Doucement elle s'étiolait et auprès d'elle, je finis par me replier sur moi-même.
  Elle n'était plus qu'un fantôme et, comme un cocon, s'était refermée autour de moi. Le doute qui m'avait envahi laissait lentement place à une surprenante sérénité. Ma prochaine métamorphose prit des dizaines d'années, mais se fit sans heurts. L'écorce qui couvrait ma peau sécha et tomba avec le temps. Mon corps s'était affiné à la manière de celui des elfes, mais il s'était couvert d'une fine carapace d'étincelle. Déchirant mon cocon, je soulevai mes élytres et dépliai lentement mes ailes fragiles. C'est sous cette apparence qu'on me croise aujourd'hui. J'ai connu plusieurs mues depuis, parfois plus délicates, parfois plus martiales. J'ai croisé de rares représentants de mon espèce et il m'est arrivé de m'accoupler avec eux.
  Je vis parmi les elfes une existence marginale. Dans leurs yeux, je ne vois que mépris pour ceux de mon espèce. Nous sommes différents d'eux, ni plus parfaits, ni plus imparfaits, simplement différents. Nous sommes peu nombreux et nous ne menaçons pas leur existence. Ils traitent avec nous à l'occasion, mais nous n'avons aucun rôle à jouer dans leurs plans.
  Je ne sais pas si notre espèce a eu un jour un nom en propre. Les elfes nous appellent "marcheurs pèlerins" et, par jeu, nous les appelons "donneurs de noms".

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