27 février 2012

Parole de tigre


  Faites jamais confiance à un tigre, surtout si c'est un ami.
  Bengale est un tigre de la pire espèce. On a pratiquement grandi ensemble. Quand on était gosse, on passait notre temps à se foutre sur la gueule. Forcément, ça crée des liens. On a fini par être amis. Autant qu'un renard et un tigre peuvent l'être.
  Une amitié comme ça, c'est pas donné à tout le monde, on la gâche pas. Et croyez-moi, j'ai pas de meilleur indic dans le milieu. Oh, il m'épargne jamais, mais quand on traite ensemble, il se déplace toujours en personne. Et ça, chez un tigre, c'est une sacrée marque de respect.
  Il marche tranquille. Comme ceux qui savent que rien peut leur arriver.
  Il m'a appelé y a moins d'une demi-heure pour me donner rendez-vous place du Roi Borgne. Seul. Il est deux heures du matin. À cette heure, y a personne d'autre que lui et moi. Assis à califourchon sur une des gargouilles de la fontaine, je me relève avant de sauter d'un bond au sol.
  Je jette un dernier coup d'œil à la place. Aucun endroit où se cacher. Les lampadaires éclairent à peine, mais on voit encore assez bien. J'ai poussé mes sens au maximum. Les lieux sont vides. Pas le moindre exécuteur invisible.
  Pareil du côté des guides. Nous sommes dans les bas quartiers, et y a pas de réseau. Pas question de compter sur un téléport d'urgence ou sur une arrivée imprévue.
  "Salut Broussaille."
  "Bengale."
  Le tigre est resté à quelques mètres de moi. Il est pas armé. Il en a pas besoin. Avec ses griffes, il peut me couper en deux.
  De mon côté, j'ai sorti mon flingue, bien en évidence, pour prévenir tout coup fourré.
  "J'avais dit seul", fait Bengale.
  "Je suis seul !"
  "Pas moi !" Y a une pointe de regret dans sa voix. "Tu sais que je déteste sortir seul."
  Cinq silhouettes apparaissent à ses côtés. Des mages elfes : des allumés. Sacrément doués aussi : je les ai pas vus arriver, même en poussant mes sens au maximum.
  Pourquoi je suis pas davantage surpris ? Y a Sambre avec eux, un elfe avec un tatouage de flammes sur la figure. Quand je l'ai croisé avant-hier, je savais que c'était lui le cerveau de la bande. Il est là, avec ses potes en renfort.
  Seul, j'ai aucune chance. Autant je peux faire la différence avec mes flingues et mes griffes, autant mes chances sont faibles face à leurs boules de feu.
  "J'ai tenu promesse", continue Bengale. "J'ai le médaillon."
  Il sort de son gilet un truc brillant et va pour me le donner.
  "Pas trop vite. On le garde", fait aussitôt Sambre.
  Bengale le regarde de toute sa hauteur.
  "J'ai promis à Broussaille de lui remettre le médaillon en main propre et j'ai bien l'intention de le faire. Un tigre a qu'une parole. Libre à vous de le reprendre après, si vous voulez. Ça devrait pas être trop difficile à cinq contre un, ou vous avez encore besoin de mon aide ?"
  Bengale jette ça avec mépris, mais les autres voient ça comme une bonne blague.
  "Vous voyez, vous aurez pas besoin de moi", fait Bengale. "Voilà le médaillon, Broussaille, et… adieu."
  Le tigre laisse le bijou dans ma main et part sans se retourner. Les cinq allumés le regardent s'éloigner et se tournent vers moi. Ils affichent un air suffisant. Typique des elfes !
  "J'imagine que vous vous contenterez pas de reprendre le médaillon ?"
  Ils acquiescent. C'est fou comme ils ont l'air malin !
  "Bien. Puisque vous me laissez pas d'autre alternative, je vais devoir vous demander de vous rendre."
  Sambre ricane tout en jouant avec son briquet.
  "Et pour quel motif, je te prie ?"
  "Si vous voulez bien me laisser sortir ma plaque."
  "Eh ben, sors-là qu'on voit ?"
  Je m'exécute.
  "Patrouilleur Broussaille. Vous êtes visiblement tous les cinq mages et je tiens à voir vos licences d'exercice de la magie. Si vous refusez, je serais en devoir de vous immobiliser, voire de vous tuer."
  Tous les cinq ricanent dans un bel ensemble.
  "Oh ! Vas-y ! Arrête-nous, tu nous ferais plaisir", fait Sambre.
  C'est à mon tour de sourire.
  "Vous refusez ?"
  Je pointe mon flingue sur sa gueule.
  Derrière moi, j'entends un petit craquement. Giles vient de sortir d'une des gargouilles de la fontaine. La gnome secoue la tête pour ôter la poussière de ses couettes. Il n'y a pas forcément besoin d'être invisible pour se cacher : les gnomes savent se fondre dans la pierre.
  Des deux autres gargouilles sortent Colin et Vance, l'exécuteur et le mage. Giles les a cachés ici avant que j'arrive. L'équipe est au complet.
  Les cinq allumés ont plus l'air aussi sûrs d'eux.
  Je souris une dernière fois.
  "Bengale aimerait pas savoir que je lui mens, mais je vous fais confiance. Vous lui direz rien."
  Je tire. Sambre souffle sur son briquet et crache un déluge de feu. Une vague de chaleur déferle sur moi. Elle m'atteint pas : Giles m'a dématérialisé avant.
  Sambre, lui, est touché en pleine tête.
  Très vite, les boules de feu volent autour de nous. Giles nous protège en nous dématérialisant à tour de rôle. Vance refroidit les ardeurs des mages en gelant leurs flammes. Cela nous laisse le champ libre, à Colin et à moi, pour nous les faire. Je tire en rafales pendant que Colin fait tournoyer ses lames de poing.
  Beau carnage ! Le feu m'a roussi le poil. Mes fringues sont en partie cramées. Le sang a éclaboussé le reste.
  Mes compagnons sont dans le même état.
  "Okie ! On s'en est tirés. C'était plutôt chaud. Ça va, vous ?"
  "Tu parles", fait Vance. "C'est encore moi qui vais devoir tout nettoyer."
  Il pointe son bâton de mage sur ses fringues et fait disparaître le sang et la cendre.
  "Allez, à votre tour."
  Colin se retourne vers moi.
  "On laisse les mages ici. Ça leur servira de leçon. Je sais pas sur qui ils vont tomber dans le quartier. Pas sûr qu'ils remercient celui qui les ramènera à la vie."
  "Espèce d'obsédé !" fait Giles.
  "J'ai rien dit", fait Colin avec son air innocent.
  "Mais bien sûr. On sait tous où tu veux en venir", fait Vance.
Je reprends la parole.
  "Quand vous aurez fini de vous mettre sur la gueule, je compte bien qu'on y aille. Faut que je rende visite à un ami."

  La Palestre est à la frontière du port et des bas quartiers. C'est une imagerie un peu à part. J'en connais pas de plus imposante. L'établissement date d'avant les Guerres Thaumaturgiques. Il a été construit par Hortence le Sévère pour que les habitants de la ville profitent des plaisirs sains de la lutte et du bain. Avec les guerres, l'imagerie a perdu tout son lustre. Vous imaginez pas ce que coûte le seul entretien des bâtiments.
  Il y a vingt ans, le tigre Sircane a proposé de racheter La Palestre et de restaurer sa gloire d'antan. Le Conseil Logique s'est pas fait prier. La somme versée a aidé les archimages à fermer les yeux sur les activités parallèles du tigre, caïd notoire.
  Depuis, La Palestre est devenue une sorte de territoire neutre dans le milieu. C'est là que se retrouvent les pires malfrats. La seule règle est de savoir se tenir. On a le droit de se battre à la lutte, mais pas pour déclencher une bagarre. En cas de manquement aux règles, y a qu'une seule sentence : la mort définitive.
  Je sais que Bengale y vient souvent en fin de matinée. Il est là dans cette piscine immense entourée de trois panthères noires. L'eau fume doucement et le tigre prend ses aises.
  Il faut reconnaître qu'il a du goût. Même si j'aime pas beaucoup les félins, elles sont toutes les trois sublimes. Comme tous les tigres, Bengale aime en mettre plein la vue.
  "Broussaille !"
  Je lis la surprise dans ses yeux. J'approche, la serviette sur les hanches.
  Le temps que j'arrive à lui, Bengale a fait sortir les filles.
  Je reste à deux ou trois mètres de lui au bord de la piscine. J'ai presque l'impression de le dominer de la tête.
  "Tu t'en es sorti ?"
  "Pas grâce à toi ! Mais ce qui compte, c'est que j'ai récupéré le médaillon."
  Bengale reste tranquille, mais les panthères ont senti la tension dans l'air.
  "Tu m'as donné rendez-vous un peu vite. Moins d'une demi-heure. J'avais pas le temps de me préparer !"
  "Tu imagines que c'est ce qu'ils voulaient. Je t'aurais pas fait un coup pareil. C'est même eux qui ont choisi la place du Roi Borgne."
  "Waouh ! voilà qui ressemble presque à des excuses."
  Bengale montre les crocs.
  "Je vais pas me battre ici. Tu le sais."
  "Je connais les règles. Rassure-toi. Je me disais que tu aimerais savoir comment je m'en suis tiré. Je te dois bien la primeur de l'info."
  Je me rapproche comme pour lui faire la confidence.
"J'étais sûr que tu me planterais. Tu resteras toujours un tigre… J'ai croisé Sambre avant-hier. J'ai compris qu'il était derrière l'affaire. Il a suffi que j'implante une suggestion dans son esprit. Un truc tout bête. Il s'en souvient même pas. Tu sais que je peux faire ça…"
  Bengale grogne doucement.
  "La place du Roi Borgne. Une place idéale pour régler son compte à un renard, seul à seul. C'était un pari risqué, mais après tu t'imagines comme c'était facile. J'ai eu tout le temps que je voulais pour me mettre en planque et il a suffi d'attendre que tu m'appelles."
  Je souris de toutes mes dents.
  "Enfin, moi, avec cette histoire, j'ai pas encore pris le temps de pisser."
  Et joignant le geste à la parole, je me soulage dans l'eau de la piscine.

2 commentaires:

T.Cemps a dit…

Intéressant, dommage que les fayts soient renommés Elfes mais bon...
L'ambiance est sympa et on ressent bien toutes les possibilités des personnages et du monde de Palimpseste ainsi qu'une utilisation fort intéressante de la façon remplaçant avantageusement l'illusion.

Julien Dorvennes a dit…

Dans mon esprit, les fayts ont toujours été des elfes. J'ai décidé d'écrire "fayt" il y a dix ans pour faire style et parce que je ne voulais pas écrire "fé" ni "fey".

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