21 août 2017

Lord Darcy


  J'ai toujours une certaine appréhension à relire les livres que j'adorais ado. Quand on relit un livre 20 ans après, on est souvent déçu. L'ado que j'étais était moins difficile et avait beaucoup moins de recul.
  Voilà pourquoi j'ai hésité avant d'acheter et de relire l'intégrale de Lord Darcy (Mnémos, 2016). J'ai lu Tous des magiciens ! de Randall Garrett en 98 à l'occasion de sa traduction en français, et j'avais vraiment aimé, pas le style, ni la psychologie des personnages, mais un univers bien huilé et des intrigues qui tiennent la route. J'avais aimé au point d'acheter l'intégrale en anglais, qui regroupe le roman et huit nouvelles.
  C'est cette intégrale qu'a publié Mnémos l'an dernier, et j'ai retrouvé en la lisant tout le plaisir que j'avais ressenti à l'époque. Après, ne vous y trompez pas. J'ai dit que c'était un bon livre, pas un livre excellent. Le style est un peu laborieux et la psychologie des personnages un brin caricaturale, on est dans une reprise du célèbre duo Holmes et Watson. La traduction souffre un peu aussi. Au passage, je soupçonne l'éditeur d'avoir scanné une version papier, parce qu'on trouve des erreurs typiques de ce genre de technique. Mais la difficulté vient d'ailleurs.
  L'univers de Lord Darcy est une France alternative des années 40 où la France est aux mains des Britanniques et porte le doux nom d'Empire Angevin. Vous sentez venir le problème de traduction ? L'action se passe dans une France qui parle anglais, mais qui a gardé une partie de son vocabulaire d'origine. La traduction est casse-gueule dès les premiers mots de la première nouvelle. "Sir Pierre Morlaix" est "Chevalier of the Angevin Empire, Knight of the Golden Leopard" et travaille pour "my lord, the Count D'Evreux". Pour ceux qui ont fait un peu de traduction littéraire, je vous laisse vous débrouiller avec ce premier casse-tête.
  J'en viens à ce qui me plaît réellement dans cette fiction : un univers bien huilé qui propose une vision fouillée de la magie. Je dois dire un mot de l'uchronie. Dans cette réalité alternative, Richard Cœur de Lion n'est pas mort à la bataille de Châlus en 1199, ce qui a permis à l'Empire Plantagenêt (Angevin en anglais) de perdurer et à Arthur de Bretagne de succéder sans souci à son père. La France et l'Angleterre, formant un seul royaume, peuvent confortablement asseoir leur puissance au fil des siècles et se maintenir comme première puissance en 1940.
  La magie existe et se rapproche de la technomagie, des débuts de la technomagie, j'ai envie de dire. C'est une magie subtile, qui demande du temps, de la préparation, des connaissances et un Don. Les prêtres savent soigner le corps et l'esprit par imposition des mains, mais le résultat n'est pas immédiat et pas toujours miraculeux. Ça permet tout de même à un dangereux psychopathe de vivre une existence à peu près normale sans finir à l'asile.
  Là où la magie se rapproche de la technomagie, c'est qu'elle se combine sans problème avec la technologie. Une serrure magique n'ouvre qu'avec une seule clé, et pas avec un double non-magique. On parle même d'une nouvelle invention qui fait penser à nos premiers frigos. Et à chaque fois, l'auteur nous explique comment ça marche.
  Quand un auteur propose une magie aussi réfléchie, c'est un vrai délice. On sait qu'il rivalisera d'inventivité pour proposer des sorts intéressants. L'un des deux héros, par exemple, est magicien et son sac, qui contient ses outils, est équipé d'un sort d'aversion. Les gens n'y font pas attention et n'ont pas envie de l'ouvrir. Mais ce n'est pas le seul sort qui l'équipe. Si le magicien devait être séparé de son sac, une magie subtile entre en œuvre. Les gens n'y prêtent pas attention, mais quelque chose leur dit que cet objet n'est pas à sa place, qu'il serait mieux ailleurs. Ils le déplacent donc machinalement et le rapproche à chaque fois un peu du magicien, mais sans dévier de leurs occupations quotidiennes. Ils ne s'en souviennent donc pas vraiment, un peu comme quand vous ramassez un papier pour le jeter.
  Je vous souhaite comme moi beaucoup de plaisir à la lecture de cet épais volume, que j'ai truffé de marque-pages, comme tous mes livres préférés. Vous y trouverez certaines de mes idées. Je dois à Garrett la distinction entre mage et magicien. Un mage a le Don, un magicien les connaissances. On peut donc être un grand mage et un piètre magicien ou, à l'inverse, un grand magicien sans le moindre Don.

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