24 janvier 2011

Pourquoi tant de haine ?

  Dans la plupart des parties de jeux de rôle, c'est la même chose : vos personnages se comportent comme une bande de meurtriers. Ils massacrent allégrement tout ce qui leur tombe sous la main, harpies, trolls, gobelins, brigands et villageois. C'est normal, me direz-vous. Si le tiers des règles est consacré au combat, c'est bien pour qu'on s'en serve en jeu. Et puis, qu'est-ce que ça défoule !
  Dans une partie de D&D, personne ne se pose la question. Les monstres sont là pour être combattus. Dans une partie moins musclée, la question mérite d'être posée. Parce que tout le monde sait que tuer c'est mal, mais aussi totalement illégal.
  Un personnage qui tue ses semblables est un meurtrier et un assassin. On peut encore évoquer la légitime défense quand on se bat contre des brigands en embuscade, mais pas quand on s'introduit de nuit dans le château du Baron de Montebourne.

  Dans l'alignement.  À l'époque, D&D avait résolu le problème par le biais des alignements. Certaines créatures seraient nées pour faire le Mal, d'autres pour faire le Bien et d'autres laissées à leur libre arbitre. On les appelle respectivement mauvaises, bonnes et neutres.
  Dans cette vision toute manichéenne, tuer un gobelin n'a rien de répréhensible. C'est une créature mauvaise, et c'est votre devoir de la tuer. Si vous êtes mauvais vous-même, c'est que vous vous laissez aller à votre penchant naturel. Si vous êtes bon, vous ne faites que votre travail. Enfin, si vous êtes neutre, vous faites preuve de votre bonté, et c'est tout à votre honneur.
  En revanche, les elfes sont bons, et il n'y a que les créatures mauvaises pour vouloir les tuer. Les créatures neutres qui le font sont en train de mal tourner.
  Une telle vision simplifie grandement les choses. On peut jouer son personnage sans risque de passer pour un meurtrier. Les humains sont neutres, ce qui garantit en plus leur libre arbitre. Ils ont le choix de faire le Bien ou de faire le Mal, mais la plupart des scénarios leur propos évidemment de lutter contre le Mal.
  Pas de cas de conscience donc. Les choses sont réglées dans les moindre détail. Les animaux sont neutres aussi, ce qui permet de les tuer pour se nourrir et ce qui explique qu'ils tuent pour se nourrir. Par contre, les licornes sont bonnes, donc vous éviterez de vous faire un steack de licorne.
  Quant aux créatures mauvaises, elles n'ont pas la possibilité de changer puisqu'elles sont nés comme ça. Non, ce n'est pas parce que vous élèverez ce petit gobelin loin de sa tribu que vous en ferez quelqu'un de bien. Il a ça dans le sang. Massacrez-le pour son bien.

  Corrompu.  Ce qu'il y a de contraignant avec les alignements, c'est que c'est un peu figé. C'est parfait pour votre donjon du samedi soir, mais ça manque de finesse pour un scénario un peu plus adulte. Je ne parle pas d'un scénario avec des filles à poil, mais d'un scénario dans lequel on se pose de vraies questions, et pas seulement de savoir s'il reste encore de la pizza ou du coca.
  Il y a d'autres façons de voir le Mal, sans mettre de majuscule. Sans s'éloigner de D&D, on peut envisager la corruption. La corruption est un mal puissant qui s'insinue dans le cœur des hommes et les ronge de l'intérieur. Une sorte de virus, en somme.
  Cela justifie que vous puissiez tuer un homme corrompu sans devenir un meurtrier. Cela vous justifie aussi que vous aidiez un homme corrompu à se racheter, même si la guérison est longue et en aucun cas définitive.
  Ajouter à cela certaines espèces plus enclines à la corruption que d'autres, et le tour est joué. Vous venez de donner à vos joueurs de quoi réfléchir, mais sans les priver de massacrer de temps en temps leurs semblables.
  Vous pouvez ajouter que la corruption laisse des traces sur le corps et sur l'esprit, et vous avez un univers garanti "sans elfes". Il n'y a pas d'autres créatures que les hommes. Les orques ne sont que des humains corrompus.

  Point d'artifice !  Hélas, une fois encore, nous avons recours à un artifice. Notre univers n'est pas adulte, puisqu'il ne permet pas aux personnages de se poser toutes les questions. Ce n'est qu'un jeu adolescent. Aussi, je vous propose d'attaquer le mal à la racine.
  Si vos personnages tuent leurs adversaires, c'est de votre faute à vous, meneur de jeu, ou plutôt de la faute des règles qui ne leur laissent pas d'autres options. À 0 point de vie, un personnage meurt. C'est la règle. Je vous épargne les pages de règles sur les hémorragies et les points de vie négatifs, je ne m'en suis jamais servi.
  Attaquez-vous à la règle : à 0 point de vie, un personnage meurt. Personnellement, je préfère : à 0 point de vie, un personnage est hors combat. Peu importe qu'il soit inconscient, sonné, incapable de se relever ou simplement qu'il se rende, vous improviserez selon les circonstances. Si son adversaire décide à ce moment-là de le tuer, c'est une décision solennelle que le joueur doit prendre en son âme et conscience. Là, vous aurez un jeu adulte dont vous pourrez être fier.
  Vous pourrez même vous amuser à croiser au retour les brigands à qui vous avez donné une bonne correction à l'aller. Ils seront là éclopés, un bandage à la main ou à la tête. M'est avis qu'ils déguerpiront vite en vous voyant, à moins qu'ils ne veuillent prendre leur revanche.

  Sans moi.  Ce n'est pourtant pas la solution que j'ai choisie dans Terres Suspendues. Pourquoi ? Parce que c'est un monde magique. Quand vous pouvez acheter une potion de soin ou de résurrection au marchand de potions du coin, la mort n'a plus le même sens. J'ai donc fait le choix, comme dans le roman Jhereg, de faire la différence entre la mort et la mort définitive, entre le meurtre de l'assassinat.
  Tuer quelqu'un est un meurtre, et cela n'a rien de mal ou d'illégal. Il suffit à ses proches d'acheter une potion pour le remettre sur pied. En revanche, assassiner quelqu'un est répréhensible, parce qu'on cache le corps pour empêcher qu'on le ramène à la vie.

2 commentaires:

Etienne Bar a dit…

Un article fort intéressant qui pose des pistes très intéressantes (que j'explore dans mes livres et mon univers des Folandes)
Je découvre ce site en fouillant sur le vieux site de Cats (VM est un ami) et je trouve ce que tu fais fort intéressant.

Julien Dorvennes a dit…

Merci ^^

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